Retour en arrière : le samedi 12 juin 2010 Madame Claudie Amado-Duhamel nous accueillait dans sa propriété pour nous présenter les œuvres de son époux, le sculpteur Jean Amado.
L’interminable ruban de pins sylvestres aux troncs saumonés, d’ormes aux feuilles charnues et de tendres bouleaux parcheminés qui se déroule sans discontinuité le long des rives du Svir ramène invariablement mes pensées vers la propriété du Chemin Hugues sur la route de Célony, où dans un parc arboré, veillent les grandes sculptures de Jean Amado, évocatrices de mystérieux voyages vers des contrées et des temps infinis.
Jean Amado en .... photographie chez Claudie Amado-Duhamel.
Sur la rivière Svir qui relie le lac Ladoga au lac Onega.
Pareille à des champs mégalithiques, la théorie des oeuvres monumentales de Jean Amado jalonne le parc de la demeure du sculpteur.
Six jours plus tôt, à des milliers de kilomètres de la Carélie, nous étions aimablement reçus par Madame Claudie Amado-Duhamel pour une évocation des œuvres du sculpteur Jean Amado, son époux.
Jean Amado est né en 1922 à Aix-en-Provence. Son attrait pour la terre cuite est né de l’observation d’une vieille dame, malicieuse et poétique, Émilie Decanis, professeur à l’École des Beaux-Arts de Marseille. Elle disposait dans son jardin, voisin de la maison des Amado, d’un four et étendait sur l’herbe ses pièces à sécher. La production d’Émilie Decanis à en juger par la photographie de son atelier, tirée du livre de Vincent Buffile “dix céramistes aixois”, demeure traditionnelle : compositions florales, jeux de rinceaux, frises animalières parent des vases et des pichets dont les formes résultent de l’histoire de la poterie, depuis la période crétoise jusqu’aux réalisations hispano-mauresques.
L’enseignement d’Émilie Decanis constitua un socle assurément solide pour déterminer l’avenir d’un jeune créateur, car, après les années passées dans la Résistance, Jean Amado fonde un atelier de céramique où se formera Carlos Fernandez, un personnage attachant et haut en couleurs de la vie artistique aixoise.
Émilie Decanis dans son atelier,
documentation Vincent Buffile, “dix céramistes aixois”
Dans les vitrines du Musée de l’Hermitage à Saint-Petersbourg, on découvre une série d’œuvres exécutées à Vallauris par Pablo Picasso. Je ne peux m’empêcher d’établir des liens de parenté de formes et de couleurs entre la tête de jeune femme de Picasso et la tête de jeune africaine de Jo et Jean Amado.
De même, l’Ibis de Jo Amado s’inscrit dans un même registre d’inspiration.
L'Ibis, de Jo et Jean Amado, Atelier Jean Amado

Pablo Picasso, Tête de jeune femme (Jacqueline ?), Vallauris, 1950-51.Musée de l’Hermitage, Saint-Petersbourg.
Jo et Jean Amado, Tête de femme africaine, années 1950, atelier de Jean Amado.
Lʼatelier de céramique du Cours dʼOrbitelle, dans
le fond Carlos Fernandez, au centre Jean
Amado et devant Jo Steenackers, photographie
extraite du catalogue “dix céramistes aixois”
Vincent Buffile et Musée Granet, 1994)
C’est en 1946 que Jean Amado rencontre Jo
Steenackers, une artiste cultivée, attentive à la modernité, appréciant
les recherches du Bauhaus et admiratrice de Picasso. Ils se marient en
1951. Madame Claudie Amado-Duhamel, la seconde épouse de Jean Amado,
nous a précisé que dans le couple, Jo se consacrait plus naturellement
aux dessins et au choix des couleurs. Jean qui participait à la réflexion créatrice était surtout l’habile praticien en charge des réalisations.
Aix-en-Provence devint après-guerre, un foyer animé
des arts du feu alors en pleine révolution suite aux expériences menées
dans l’atelier Madoura à Vallauris par Pablo Picasso ou celles de Jean
Cocteau avec Madeleine Jolly et Philippe Madeline à
Villefranche-sur-Mer. De nombreux artistes y exerçaient leur talent tels
René Ben Lisa, Georges Jouve, Philippe et Frédéric Sourdive, les
Buffile ou encore Daniel Beaudou.
Pablo Picasso, Amphore, Vallauris, 1950-51, Musée de Saint-Petersbourg.
Vase, Jo et Jean Amado, années 1950, Atelier de Jean Amado
Pour assurer le quotidien, l’atelier produisait des
ouvrages “alimentaires” non dénués de saveur comme en témoignent les
volumes massifs du savoir (littérature et médecine) à la devanture de la
librairie Tacussel sur la Canebière à Marseille. C’est là ou les lycéens des années 1960 venaient acheter leurs livres scolaires.
Dans cette époque de reconstruction active, Fernand
Pouillon qui estimait et appréciait Émilie Decanis, qu’il avait côtoyée à
l’école des Beaux-Arts de Marseille, passa au couple Amado une première
commande pour des encadrements de porte des immeubles du Vieux Port à
Marseille. Cette collaboration se poursuivit avec les céramiques géantes
des chantiers algériens de Fernand Pouillon (Diar -Es-Saada,
Diar-El-Mahçoul).
Cette ouverture sur l’architecture conduisit à un
changement d’orientation, les galeries d’art ne constituant plus
l’objectif prioritaire, et d’échelle, illustrée par le totem de
Diar-Es-Saada d’une hauteur de quarante mètres.
Porte d’un immeuble du Vieux-Port

Librairie Tacussel, La Canebière, Marseille
Le décès de Jo Amado-Steenackers intervint en
septembre 1963. On peut aisément imaginer le désarroi personnel et
professionnel de Jean Amado, maintenant seul et confronté avec les
arcanes de la créativité, un domaine plutôt réservé à sa défunte épouse.
La commande publique liée au 1% va lui permettre de poursuive son
activité non sans difficultés.
Les œuvres
de Jean Amado qui vont suivre sont le fruit d’une étrange alchimie où
se côtoient et fusionnent les images des paysages épiques de Provence :
le rocher du château et les formes érodées du Val d’Enfer aux Baux, le
silencieux cortège des Pénitents des Mées, les habitats troglodytes du
cirque de Calès; et celles issues des reportages : les étranges
plissements géologiques de la vallée du Dadès au sud du Maroc,
les gorfas de Matmata, les Cliff Dwellings des indiens Anasazis de Mesa
Verde, les réseaux de sassi de Matera , les villes enterrées de
Cappadoce ou les falaises-tombeaux de Petra.
Dés la fin des années 1960, la puissance prophétique
et la complexité des compositions de Jean Amado ont provoqué de
nombreuses interprétations. Si proches des uns et si éloignées des
autres, elles n’ont cessé de susciter le questionnement. Mais n’est-ce
pas là le propre des grandes œuvres ?
Parmi les premières sculptures, Le Gardien, La Mamma
et la Nef illustrent le thème de l’arche de Noé ou plutôt celui de la
migration salvatrice d’une humanité dont la survie est indissolublement
liée à la matrice tellurique. S’agit-il de lointaines réminiscences de
récits de l’Exode ou de la Traversée du désert ? L’œuvre de Jean Amado semble marquée du sceau apocalyptique
Jean Amado, La Nef, 1973, parc de sculptures de l’Atelier Amado
Jean Amado, La Mamma, 1972, parc de sculptures de l’Atelier Amado
Jean Amado, Le Gardien, parc de sculptures de l’Atelier Amado.
Cette singulière créativité ne semble pas avoir d’antécédent dans l’histoire de la sculpture et les seuls rapprochements que l’on soit tenter d’établir avec d’autres artistes sont ténus : Étienne Martin et Eduardo Chillida.
La Nef, Jean Amado (détail)
Le Protecteur, atelier de Jean Amado
Le porte bois, atelier de Jean Amado
Le Protecteur s’inscrit dans la lignée des “arches”
mais l’utilisation de l’acier associé au ciment de basalte lui confère
un caractère martial et évoque des temps plus proches, celui des
porte-avions qui sillonnent les mers du globe pour prévenir les
conflits. Ce caractère plus narratif se confirme avec la sculpture Le
porte bois où l’emploi du bois rappelle le matériau original des grandes
jonques dont il semble s’inspirer.
Mais où se terre l’espèce qui peut être sauvée ?
Nulle trace dans ces bateaux striés de longues cicatrices, aux
entrailles creusées de galeries et de salles hypostyles, dans ces
falaises qui abritent des essaims de grottes, dans ces animaux
caparaçonnés de plaques rocheuses qui protègent des amas de cellules,
dans cette gogue qui s’ouvre sur un éboulement de ziggourats et de
demeures babyloniennes, dans ces immémoriales forteresses toutes
façonnées et carénées pour affronter l’espace et le temps dont elles
portent les stigmates.
Soit il est trop tard et ces fantastiques refuges
sont les témoignages fossilisés des dernières tentatives vouées à
l’échec, soit nous sommes dans l’expectative de la fin d’une humanité
qui porte en elle le germe de sa destruction comme l’homme celui de sa
mort ?
Soit, ces navires antédiluviens figés dans l’attente
sont conçus pour répondre à la détresse d’un être angoissé par l’idée de
sa disparition et qui leur confie la mission de porter son témoignage
le plus accompli au loin, dans le futur?
Le thème de “l’arche” s’enrichit de ceux des
habitats, forteresses, ermitages rupestres et animaux cuirassés. Le même
sentiment de puissance protectrice, de lieux inaccessibles, s’attache à
ces différentes évocations. La transition semble s’être opérée avec cet
authentique chef d’œuvre qu’est Le Doute et la Pierre. La falaise devient navire ou le navire devient
falaise pour laisser filtrer avec encore plus de mystère et d’intensité
la grandiose poésie épique de Jean Amado.
Comme pour le monastère rupestre d’Aladja en
Bulgarie, quelques cellules sont creusées dans la paroi de la falaise et
la majorité développe à l’intérieur de la roche un réseau
concentrationnaire que l’on pourrait imaginer aux temps néolithiques.
Le Passage (1992), parc de sculptures de l’Atelier Amado
Le doute et la pierre, Jean Amado(1984), lors de l’exposition “Parcours d’art “ dans le parc de la bastide du Jas de Bouffan en 2008.
Le doute et la pierre, parc de sculptures de l’Atelier Amado (2010)
La Bogue (1981), de Jean Amado, coll. particulière.
Le nodule minéral, fendu par un cataclysme, laisse
apparaître dans la faille un chaos de Ziggourats,un éboulement de
temples et de constructions qui évoquent Babylone, la grande prostituée
de l’Apocalypse.
Le château d’ocre (1979), atelier de Jean Amado.
Je sens le vent, bronze édité en 12 ex., atelier de Jean Amado
Le Centre Georges Pompidou présente des oeuvres
d’Étienne-Martin du 23 juin au 13 septembre 2010. À quand une exposition
consacrée à Jean Amado à Beaubourg ?
Eduardo Chillida, Hommage à Bach
La Demeure 10, 1968, Etienne Martin, Bronze, Parc Bach, terre cuite (1996) de Bercy, Paris XII°
Etienne-Martin, Demeure 1, 1954-1958, Musée de la sculpture en plein air, Paris V°
La plasticité monumentale et sourde, la terribilità
expressionniste qui émanent des sculptures, la complexité de
l’agencement du puzzle qui les compose, contrastent avec la finesse
arachnéenne et la fragilité des dessins préparatoires, quasi
chirurgicaux, exécutés sans ombres comme si les volumes et les reliefs
existent d’eux-mêmes dans l’esprit de l’artiste.
C’est une nouvelle vie qui commence pour Jean Amado
avec la rencontre de Claudie Duhamel qu’il épouse en 1965. Elle sera la
secrétaire de direction de l’atelier, assumant les tâches
administratives, rédigeant la correspondance, les devis et la
programmation du travail, non sans négliger sa thèse de doctorat en
histoire médiévale.
En 1968, il fait la connaissance de Jean Dubuffet qui
lui demande de reproduire certaines de ses oeuvres à une échelle
monumentale (à New York). Dubuffet, un homme d’une vive intelligence et
d’un humour détaché (selon Claudie Amado-Duhamel) , apprécie le travail
de Jean Amado et le recommande à son agent Jean-François Jaeger. Cet
épisode sera déterminant pour la suite de la carrière de Jean Amado. En
février 1970, une exposition lui est consacrée à la Galerie Jeanne
Bucher à Paris. À cette occasion, l’État lui achète “La Tatoue Démolie”.
En 1971, il expose à Oslo à la Galerie Haaken où l’État norvégien lui
achète également une sculpture. En 1979, faisant suite à une exposition
le très sélectif Rijksmuseum Kröller-Muller se porte acquéreur de “De la
mer, le passage” et sera suivi par la Mathildenhöhe de Darmstadt. C’est
le début d’une reconnaissance de son travail, d’une vraie notoriété
nationale et internationale.
Gérard Monnier, un jeune et brillant professeur en
histoire de l’art de l’université d’Aix-Marseille dirige le mémoire de
maîtrise de Annick Pegouret sur “Jean Amado” qui dresse l’inventaire des
réalisations du sculpteur.
Aix-en-Provence et Marseille se parent de ses
ouvrages parmi lesquels la Fontaine des Cardeurs (1979) ou le Monument à
Arthur Rimbaud sur la plage du Prado (1989).
Oeuvres monumentales et expositions (1) se succèdent
ainsi qu’en attestent la rétrospective de 1997 “ Jean Amado, trente
années de sculpture” et le “parcours d’art” présenté en 2008 à
Aix-en-Provence : Vaugeisha (1971) – Le Gardien (1971) - La Mamma (1972)
- À la limite (1974)- Le Château d’ocre (1979)- La Bogue (1981)- Le
Doute et la pierre (1984) - La Promenade (1988)- Tout Mis sur le Dos
(1988) - Le Départ (1989)- Embarquement
immédiat (1990) - Les Degrés vertigineux (1991)- À
Marée basse 1 (1991) - Le Giron minéral (1992) – Le Passage (1992)- À
Marée basse 2 (1993) - Le Manège (1993)
Jean Dubuffet

Jean Dubuffet, Four Trees, 1969- 72, Chase Manhattan Bank, New York
Jean Dubuffet, Welcome Parade, 1973, 590 Madison Avenue, New-York

Jean Amado, la Fontaine des Cardeurs (1979), Aix-en-Provence
Les étapes de la réalisation : 1) le dessin préparatoire
2) la maquette (celle d’un monument érigé à Monaco). Atelier de Jean Amado
3) Monument à Arthur Rimbaud, dans le parc balnéaire du Prado à Marseille(1989).
Jean Amado s’est éteint le 16 octobre 1995. Depuis
lors, Claudie Amado-Duhamel assume avec une élégante générosité la
gestion et la diffusion de l’œuvre
du sculpteur Jean Amado sans toutefois couper les amarres avec sa
formation : elle vient de publier avec son fils Emmanuel Amado un roman,
une enquête qui nous plonge “ Dans l’ombre des Cathares” aux Éditions AutresTemps, août 2009. Nous tenons à la remercier pour son accueil et pour toutes les émotions que son discours associé aux œuvres de Jean Amado nous ont procurées.
Michel Reboisson
(1) 1972-1973 : exposition à la Galerie Jeanne
Bucher, au Creusot, au Musée Fabre de Montpellier, au Pavillon Vendôme
d’Aix-en-Provence, à l’atelier Delta à Marseille
1976 : Troisième exposition chez Jeanne Bucher, à
Lille, à Saint-Rémy de Provence, à Clermont-Ferrand, au Château de
Vesvres, au Musée de Cahors, à la galerie Numaga d’Auvergnier en Suisse.
1978: le Musée d’Aalborg au Danemark.
1979 : il expose au Musée de Darmstaclt , au Musée de Grenoble., au Rijksmuseum Kröller-Muller à Otterlo et à la FIAC.
1982: exposition au Château de la Verrerie du Creusot, participation à la Biennale de Venise. 1983 : nouvelle exposition chez
Jeanne Bûcher
1984 : achats du FNAC, des FRAC Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur.
1985 : Exposition au Pavillon de Marsan
1986 : exposition à Ivry suite à un aménagement paysager.
1989 : exposition au Musée Cantini à Marseille à l’occasion de l’inauguration du monument à Arthur Rimbaud.
Suivront des expositions au Centre Culturel de
Cherbourg, à la FIAC 1990, à la Galerie Oriane à Paris (1991). Il
participe à une exposition itinérante organisée par Villes Nouvelles
dans sept villes du Japon (1990-1991), à Taiwan (1991-1992) et en France
(1992).
1992 : exposition à Matera (Italie) et à Carcassone. Il expose également à la Galerie Sordini à Marseille (1992).
1993 : exposition de groupe en Norvège sous l’égide du Centre Culturel Franco-Norvégien.
1994 : expositions chez Meurisse à Toulouse et à Venelles.
N. B : Cet article s’appuie sur la narration de
Madame Claudie Amado-Duhamel, sur le catalogue “Jean Amado/Parcours
d’art, 28mai-31 août 2008, Aix-en-Provence” rédigé par Alain Paire et
sur les écrits de Patrick Hutchinson “Promenade avec un Démiurge -
Réflexions sur le parcours Jean Amado”
Jean Amado, Le Manège, 1993, jardin de sculptures de l’atelier
Jean Amado, Vaugeisha (1971), jardin de Claudie Amado, sculptures de l’atelier Amado
Jean Amado, Le giron minéral, 1992, jardin de sculptures de l’atelier Amado
L'une des pièces majeures d'Amado, A la limite, 1974,
collection particulière Jean Amado
De la mer, le passage (1979), au Rijksmuseum Krôller-Muller (Hollande)
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